Certains d'entre nous ont été marqués, je dirais plutôt subjugués, par la fantastique performance d'Isabelle Huppert il y a quelques années dans la Cour du Palais des Papes, interprétant Médée d'Euripide.
Certes vu à la T.V mais tout de même! Médée ou la perdante face aux hommes persécuteurs.
Quelqu'un d'entre nous s'y frotte actuellement et fait vibrer d'effroi nos âmes en miettes. J'apporte ici ma contribution à cet intérêt que nous éprouvons pour la tragédie antique ou classique plus près de nous, par un ajout concernant l'écrivain de l'ex-allemagne de l'Est Christa Wolf, dans un travail de réécriture en 1997, de Médée. Un ajout pour qui voudrait approfondir et poursuivre la réflexion sur ce thème si contemporain.
"Beaucoup de lecteurs de Médée, des critiques aussi, ont trouvé qu'avec ce livre il fallait enregistrer une disparition de l'utopie. Ils justifient leur opinion par la malédiction que lance Médée, à la fin, contre ceux qui l'ont humiliée, et par sa résignation à la solitude, à l'absence d'un monde où elle pourrait avoir sa place. Mais pour moi cette réaction de Médée représente toujours une victoire de l'humain. Médée n'apparait pas, dans l'imprécation finale que je lui prête, comme un personnage cynique. A mes yeux, c'est le cynisme qui serait la perte complète de l'utopie. Alors on ne croit plus à rien, plus rien n'a de sens, même pas celui de rester humain, de se comporter humainement. Aussi longtemps qu'on se considère appartenant à l'humanité, et qu'on agit en être humain, on ne renonce pas à l'utopie. Du moins, à condition d'entendre le mot en dehors de toute idéologie. L'espérience a montré que les utopies disposent d'un pouvoir de séduction et qu'elles ont effectivement séduit.
Laissons de côté le III° Reich. La société imaginée par les nazis n'était, dés le début,qu'une perversion de l'utopie, pas une utopie à proprement parler, dans le sens où l'imagination est appelée à jouer un rôle émancipateur dans l'avenir de l'humanité. Mais nous autres en RDA, mla génération, nous avons été marqués psychiquement par l'utopie d'une société socialiste, avec l'espoir que nous connaîtrions de notre vivant. Il est étonnant de voir combien d'années il nous a fallu pour renoncer à la vision de cette utopie, bien qu'elle ait duré peu de temps et comme elle continue d'exercer une influence. Au fond, par rapport à l'utopie, les individus sont toujours confrontés à une désillusion. C'est je crois, ce que mes livres laissent entendre, qu'ils traitent du romantisme ou s'appuient sur des élèments mythologiques. Médée est une variante sur l'histoire des perdants. L'histoire est toujours écrite par les vainqueurs et l'image du personnage de Médée qui en a résulté est celle d'une criminelle, la Barbare venue d'Orient tuant ses propres enfants pour se venger d'être trompée par jason.
A travers la tragédie d'Euripide, qui a été l'inventeur de la mère enfanticide, cette vision s''est imposée à la conscience occidentale. Mes première notes à ce propos datent de 1991, presqu'aussitôt après la disparition de la RDA, a beau milieu des polémiques dont j'étais l'objet. On a dit que je procédais à l'acquittement de Médée. Je regrette simplement l'affabulation d'Euripide et je donne l'occasion à Médée de s'affirmer en tant que femme, de révéler comment elle a été victime des besoins et des valeurs des hommes. C'est la notion d'échec que je mets en cause. Est-ce qu'on échoue parce qu'on meurt? Cette classification sous les rubriques de succés et d'échec domine notre vie sociale, et je pense qu'il faut s'y opposer. Les gens qui s'apitoient sans raison sur leur sort, je ne pleure pas avec eux. Mais ceux qui ont réellement perdu quelque chose et qui essaient de s'en sortir m'intéressent énormément. Dans la crise qu'ils vivent, je pense qu'existent humainement, les possibilités d'un matériau littéraire."
Médée de Christa Wolf Ed Fayard 1997 ou Réed Stock